Témoignage d’un citoyen face à l’absence institutionnelle dans une crise migratoire sans précédent.
Par Dr Jean Gardy Marius
Hier, vers 18 heures, à la frontière de Dajabón-Ouanaminthe, j’ai été témoin d’une scène qui interroge profondément notre conscience nationale. Trois camions transportant des ressortissants haïtiens expulsés de la République dominicaine ont été déposés côté haïtien. Des hommes, des femmes, des personnes âgées, des jeunes. fatigués, désorientés, silencieux.
Beaucoup m’ont confié ́venir de Plaisance et des Gonaïves. Ils n’avaient ni argent, ni nourriture, ni document d’orientation pour regagner leur région d’origine. La nuit tombait, Et aucune présence institutionnelle visible n’était sur place pour les accueillir. Ce que j’ai vu dépasse la simple question migratoire. Il s’agit d’un déficit de prise en charge publique face à une crise documentée.
Une crise massive confirmée par les chiffres
Selon l’Organisation internationale pour les migrations, environ 200 000 Haïtiens ont été expulsés en 2024. Les données humanitaires indiquent qu’en 2025, plus de 270 000 personnes ont déjà été renvoyées vers Haïti, majoritairement depuis la République dominicaine, une augmentation significative par rapport à l’année précédente. Derrière ces statistiques : des travailleurs ayant vécu plus de 40 ans en territoire dominicain, des personnes nées en République dominicaine, des femmes enceintes, des enfants et des nouveau-nés transportés dans des conditions précaires. L’Organisation internationale “Human Rights Watch” a alerté sur les risques graves encourus par les personnes renvoyées vers Haïti, notamment en raison de l’insécurité persistante.
Quelle réponse institutionnelle ?
Le Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger (MHAVE), dirigé actuellement par Kathia Verdier, a pour mission de défendre les droits des Haïtiens vivant hors du territoire. Face à l’ampleur des expulsions, plusieurs interrogations légitimes émergent :
Existe-t-il une stratégie diplomatique bilatérale claire avec la République dominicaine ? Un dispositif permanent d’accueil est-il opérationnel aux principaux points frontaliers ?
Un programme national de réintégration est-il activé ? Il est à noter que ces questions ne relèvent pas de l’opposition politique, néanmoins de la responsabilité publique.
Une frontière sans dispositif structuré
Dans tout État organisé, l’arrivée de convois de migrants expulsés déclencherait automatiquement un protocole humanitaire, un enregistrement administratif, une assistance médicale minimale, un mécanisme d’orientation vers les départements d’origine. Or, sur le terrain, ces mécanismes semblent insuffisamment visibles ou inexistants. Cette absence fragilise non seulement les individus concernés, mais aussi la crédibilité institutionnelle de l’État.
Ce que l’État devrait mettre en œuvre
L’État devrait mettre en oeuvre la création d’un centre permanent d’accueil humanitaire à la frontière, la présence institutionnelle continue du MHAVE aux points stratégiques, la coordination diplomatique renforcée avec les autorités dominicaines, un programme national de réintégration économique et sociale, la publication régulière de données officielles sur les expulsions.
Car c’est une question de dignité́ nationale. Parce qu’un État se mesure à la manière dont il protège ses citoyens les plus vulnérables. Les Haïtiens expulsés ne sont pas des statistiques ce sont des membres de notre communauté́ nationale. Ce que j’ai observé́ à Dajabón-Ouanaminthe ne devrait jamais devenir une scène banale, Il est du devoir des citoyens, des institutions et des responsables publics d’exiger une réponse structurée, humaine et durable. Parce qu’une nation ne se renforce pas uniquement par des discours, elle se renforce par la protection concrète de ses citoyens.






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